Comprendre
Le soir du premier tour, une certitude s'installe
30 juin 2024, soir du premier tour. Les projections s'affichent, puis se succèdent toute la semaine : selon l'institut et la date, le RN est crédité de 190 à 275 sièges. Certaines courbes frôlent la majorité absolue (289). Le 7 juillet, le verdict des urnes tombe : 143 sièges. L'erreur va de +47 à +132 sièges selon les projections. Comment un écart pareil est-il possible ?
Les sondages de voix étaient-ils faux ?
Non — c'est la partie la plus contre-intuitive de l'histoire. Au premier tour, les intentions de vote ont plutôt surestimé le RN : 37,7 % annoncés en moyenne, 34,4 % dans les urnes, soit +3,3 points de trop. La fameuse théorie du « vote caché » RN — des électeurs qui n'oseraient pas avouer leur vote — n'est pas corroborée par les totaux des bureaux de vote en 2024 : au niveau agrégé, c'est l'inverse qui s'est produit. À l'échelle de chaque individu, la question reste ouverte : nos données ne peuvent pas la trancher.
Alors, où était la panne ?
Dans la machine à transformer les voix en sièges — et plus précisément dans un rouage : le modèle de reports du second tour. Pour projeter des sièges, il faut deviner, circonscription par circonscription, où iront les voix des candidats éliminés. Les modèles de 2024 ont sous-estimé l'ampleur du barrage anti-RN.
L'ordre de grandeur est frappant : un déplacement d'environ 6 points de reports en défaveur du RN suffit à faire passer une projection d'environ 255 sièges à environ 143. Quelques points d'erreur sur un seul paramètre, et tout l'édifice bascule — car le scrutin majoritaire amplifie chaque écart de voix. L'amplificateur n'est pas la cause de l'erreur, mais il en démultiplie les effets.
Pourquoi tous les instituts ensemble ?
Quand tout le monde se trompe dans le même sens, ce n'est pas la loi des grands nombres qui a failli : ce sont des méthodes voisines qui produisent des erreurs voisines. Les instituts s'appuyaient sur des panels en ligne et des techniques de redressement proches ; leurs projections ont dérivé ensemble, au lieu de se corriger mutuellement.
La leçon pour 2027
Elle tient en une phrase : ne jamais publier un chiffre sec. Une projection en sièges dépend d'hypothèses de reports qui peuvent, à elles seules, déplacer des dizaines de sièges. La seule présentation honnête est une fourchette, accompagnée de plusieurs scénarios de reports — barrage fort, barrage faible, reports neutres — pour que chacun voie ce qui dépend des urnes et ce qui dépend des hypothèses. C'est l'engagement de ce site pour la campagne à venir.