Comprendre
Le piège du bureau de vote
Imaginez un bureau de vote où le RN fait 30 % et où l'abstention atteint 30 %. Peut-on en conclure que les abstentionnistes de ce quartier penchent RN ? Non. Rien ne dit que ce sont les mêmes personnes : les 30 % de voix RN peuvent venir d'habitants qui votent à chaque scrutin, et les abstentionnistes préférer un tout autre camp — le bureau de vote ne livre que des totaux, jamais les choix de chacun.
Ce raccourci — déduire des comportements individuels à partir de moyennes de groupe — est le piège classique de toute analyse électorale (les statisticiens ont un nom pour lui, réservé au glossaire). Ce site est construit pour ne jamais y tomber : quand nous écrivons « les voix se sont reportées », nous parlons de flux estimés entre des totaux de bureaux. Nous ne suivons jamais une personne dans l'isoloir.
Comment estime-t-on quand même les reports ?
On ne sait pas ce que chaque électeur a voté — mais en comparant des dizaines de milliers de bureaux de vote entre les deux tours, on peut estimer les transferts les plus probables. Si, partout où la gauche était forte au premier tour, le candidat d'Ensemble progresse fortement au second, un report massif est l'explication la plus plausible.
Ensuite, on recoupe. Nos estimations sont systématiquement confrontées aux enquêtes menées auprès des électeurs le jour du vote. Et quand les sources divergent, nous le disons au lieu de trancher : pour le report gauche → Ensemble de 2024, nos calculs donnent environ 86 voix sur 100, un sondage de sortie des urnes environ 72. L'enquête par panel donne environ 97, mais elle mesure autre chose : le report de la gauche vers un périmètre plus large que la seule majorité présidentielle : l'ensemble du front républicain (majorité présidentielle et droite confondues) — ce qui explique une partie de l'écart. Ce qui est solide, c'est le sens (le report a bien eu lieu, massivement) ; ce qui reste incertain, c'est le chiffre exact. D'où nos « environ » permanents.
Ce que l'étude ne peut pas dire
Qui a voté quoi
Personne ne le sait, et c'est une protection démocratique : le vote est secret. Les enquêtes individuelles détaillées sur le choix de vote de 2024 existent, mais elles ne sont pas en accès libre (elles exigent une convention de recherche). Notre étude documente cette limite au lieu de la contourner : aucun de nos chiffres ne décrit un comportement individuel.
Le vote selon l'origine ou la religion
La loi française interdit les statistiques ethniques ou religieuses — et cette étude s'y conforme strictement. Les seules variables mobilisées sont les catégories légales du recensement INSEE (comme la part d'immigrés ou d'étrangers d'un territoire), utilisées comme caractéristiques des lieux, jamais des électeurs, et documentées avec leurs limites.
Pourquoi assumer ces limites ?
Parce qu'un chiffre honnête avec sa marge d'erreur vaut mieux qu'un chiffre précis mais faux. La règle de l'étude est simple : aucune conclusion plus forte que les données. Quand un résultat est fragile, il est présenté comme tel ; quand une information n'existe pas, elle est déclarée manquante — jamais inventée.